Le mouvement syndical sera «la plus grande force d’opposition au gouvernement libéral-conservateur», avait déclaré la présidente de l’OGBL, Nora Back, au lendemain de l’élection de l’ancien président de la Chambre de Commerce, Luc Frieden, au poste de Premier ministre, provoquant ainsi un certain émoi. Aujourd’hui encore, certains tentent de retourner cette déclaration contre elle, comme cela a été le cas récemment du président du groupe parlementaire CSV, Laurent Zeimet, pour qui, sans doute, les syndicats ne devraient pas avoir de prétention politique.
Le mouvement syndical peut affirmer aujourd’hui en tout cas que c’est mission accomplie.
Peu après l’entrée en fonction du gouvernement CSV-DP, les syndicats ont en quelque sorte été désignés par le ministre du Travail, Georges Mischo, comme étant le principal adversaire. Leur représentativité a été remise en question, leur rôle dans le modèle social luxembourgeois a été attaqué et leurs droits de négociation devaient être restreints. L’objectif était évident: réduire l’influence des syndicats et ouvrir la voie à une série de réformes, allant des pensions au temps de travail, en passant par le droit du travail.
Mais le plan n’a pas fonctionné. Bien au contraire.
Comme on le sait, Mischo s’y est pris particulièrement mal et a rapproché l’OGBL et le LCGB, les deux grands syndicats nationalement représentatifs, comme jamais auparavant. Lorsqu’une réforme des pensions hostile aux salariés a commencé à se dessiner et que la flexibilisation des heures d’ouverture dans le commerce a été envisagée, cette coopération a d’abord donné naissance au Front syndical, puis à l’Union des syndicats. La mobilisation s’est intensifiée, une manifestation nationale a été annoncée et lorsque dans son discours sur l’état de la Nation, Luc Frieden a promis trois ans de vie de labeur supplémentaires pour tout le monde, il est devenu évident que les syndicats étaient arrivés au point qu’avait annoncé Nora Back après l’élection de Frieden. Ils étaient devenus la principale force d’opposition.
Le Front syndical s’est transformé en Union des syndicats, dotée de structures solides et s’exprimant d’une seule voix à tous les niveaux. La manifestation annoncée est devenue quant à elle la plus grande mobilisation sociale depuis 1982, avec 25 000 participants.
Ce sont ces 25 000 personnes qui ont finalement permis de faire reculer le gouvernement Frieden. La grande réforme des pensions qui avait été annoncée s’est transformée en réformette, le gouvernement a partiellement fait marche arrière sur les heures d’ouverture dans le commerce, l’attaque contre les droits de négociation des syndicats a été abandonnée et Georges Mischo a dû s’en aller.
Mais le conflit ne s’est pas arrêté là. Tout au long du conflit social, les syndicats ont réclamé une tripartite afin de défendre le modèle social et apporter des réponses à la crise sociale. Pendant près de deux ans, le gouvernement a refusé de franchir ce pas. Finalement, le Premier ministre Luc Frieden n’a plus eu d’autre choix que de ravaler ses réticences.
Et ce n’est pas tout: non seulement l’Union des syndicats a réussi à imposer le fait qu’une tripartite soit convoquée, mais aussi, dans une large mesure, son ordre du jour. Salaire social minimum, pouvoir d’achat, prix de l’énergie, crise du logement, transition écologique et dialogue social sont devenus des thèmes centraux des négociations. Plus important encore, peut-être, a été ce qui ne figurait pas à l’ordre du jour: l’index. Une première dans l’histoire sociale luxembourgeoise et un premier succès important pour l’Union des syndicats.
Après trois jours de négociations intensives, il était clair que les syndicats sortaient vainqueurs de la tripartite. Une augmentation de 200 euros nets du salaire social minimum, des aides énergétiques pour les ménages, un soutien à la transition énergétique, de nouveaux instruments pour renforcer le modèle social — et surtout, aucune détérioration pour les salariés et leurs familles. Pas de manipulation de l’index, pas de recul social, aucune contrepartie de la part des syndicats, si ce n’est leur retour à la table des négociations.
Une tripartite — un instrument de crise dans le cadre duquel, rappelons-le, les syndicats ont historiquement presque toujours dû livrer des combats défensifs — au cours de laquelle sont obtenues exclusivement des avancés pour les salariés et leurs familles: c’est une première absolue.
Non seulement le mouvement syndical a imposé une tripartite grâce à la pression exercée dans la rue, dans les médias et à la table des négociations, mais il en a également déterminé l’ordre du jour et s’est largement imposé sur les points essentiels. Ce résultat ne peut être compris que comme un triomphe politique de l’Union des syndicats — fruit de la pression construite pendant deux ans.
Quiconque en conclut que les syndicats ont abandonné leur rôle d’opposant en signant cet accord se méprend sur la situation. Dès le départ, l’Union des syndicats a été claire: aussi longtemps que possible à la table des négociations et dans la rue dès que nécessaire. L’accord ne met fin ni aux conflits sociaux ni aux revendications syndicales. Il n’instaure pas la paix sociale, mais tout au plus une trêve.
Par ailleurs, l’offensive qui vient à peine de débuter est loin d’être terminée. Pour davantage et de meilleures conventions collectives, pour de meilleurs salaires, pour une réduction du temps de travail avec maintien intégral de salaire, pour une sixième semaine de congés, mais aussi pour un «New Deal» ambitieux pour le Luxembourg. Ces thèmes marqueront le débat politique des années à venir.
C’est précisément ici que réside la réponse à tous ceux qui veulent dénier aux syndicats leur rôle politique.
Et précisément au Luxembourg, avec sa situation démographique spécifique, les syndicats ont un rôle tout particulier à jouer. Quand dans un pays, deux tiers des salariés ne disposent pas du droit de vote aux élections législatives, les syndicats sont probablement la seule force sociale capable de représenter les intérêts de l’ensemble des salariés, indépendamment de leur nationalité ou de leur lieu de résidence.
C’est pourquoi les mises en garde contre un «parlement à côté du parlement» ou bien les références à la primauté de la Chambre des Députés, que personne ne remet en question, sont sans fondement. Les syndicats ne remplacent aucuns partis ni aucun parlement. Ils organisent les intérêts, créent un contre-pouvoir et veillent à ce que la voix des salariés soit entendue également entre les élections.
Par ailleurs, les syndicats disposent au Luxembourg d’une légitimité démocratique, et ce par la plus grande élection démocratique du pays, à savoir l’élection de la Chambre des salariés, à laquelle plus de 600 000 électeurs peuvent participer.
Ce qu’on désigne par «modèle social luxembourgeois», qui accorde un rôle central aux partenaires sociaux, prend dans ce contexte d’autant plus d’importance. Au Luxembourg, le progrès social n’a jamais été conquis exclusivement qu’au parlement. Il est toujours né de l’interaction entre des mobilisations syndicales, des pression sociales, des négociations et des décisions politiques. Les frontières sont perméables.
Plutôt que de craindre les revendications et la force de l’Union des syndicats et de considérer cette dernière comme une concurrente, les forces politiques progressistes devraient voir l’opposition syndicale comme étant complémentaire de la leur et considérer l’interaction entre le travail syndical et le travail parlementaire non pas comme une contradiction, mais comme les deux faces d’une même médaille.
Le mouvement syndical a atteint l’année passée un niveau d’unité historique et a démontré de manière impressionnante la force que lui confère cette unité. Au-delà du mouvement syndical lui-même, l’unité de tous ceux qui croient à la démocratie, à la justice sociale et au progrès social devrait être la priorité absolue.
L’article a été publié dans l’Aktuell (3/2026)
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