12 Oktober 2017

Entretien réalisé par Fabien Grasser (publié le 3 octobre 2017 dans Le Quotidien)

Sidérurgie: «C’est la fin de 40 ans de restructuration»

Interview du Lundi avec Mr BernardiniLe 18 septembre 2017 était dévoilé Lux2019, dernier accord tripartite conclu entre ArcelorMittal, les syndicats et le gouvernement. Fruit de négociations difficiles, il a été présenté comme scellant la fin de la crise de la sidérurgie. Jean-Claude Bernardini, de l’OGBL, a néanmoins obtenu des garanties en cas de nouvelles difficultés dans un secteur en permanente mutation. Largement majoritaire dans la sidérurgie, le syndicat demande aussi à ArcelorMittal de procéder à des investissements innovants.

Le Quotidien: Lors de la présentation de Lux2019, vous avez parlé de négociations difficiles. Pourquoi?
Jean-Claude Bernardini: Nous avions commencé à négocier en mars 2016, l’ancien accord, Lux2016, arrivant à échéance fin 2016. Ça a été difficile car ArcelorMittal n’avait plus la volonté de signer un accord. Son argument était de dire que les accords tripartites ont toujours été des instruments de crise alors que nous sommes sortis de la crise. Nous leur avons expliqué qu’en tant que représentants des salariés, nous étions toujours demandeurs car cela fait partie du modèle sidérurgique luxembourgeois. Il était hors de question qu’il n’y ait pas d’accord.

Et quelle était la position du gouvernement?
C’est un autre élément qui n’a pas nécessairement facilité les discussions, car tout en se prononçant pour, il ne poussait pas vraiment dans ce sens. Il ne se prononçait pas ouvertement, en fait.

C’était perceptible lors de la conférence de presse de présentation de l’accord, le 18 septembre…
Oui, avec une certaine ambiguïté dans le message du ministre du Travail. D’un côté, Nicolas Schmit s’est dit satisfait de la situation économique qui s’est améliorée, ce que je peux partager. Mais d’un autre côté, il s’est réjoui de la fin de mécanismes pour lesquels il y avait toujours la crainte, du côté du gouvernement, d’être attaqué par l’Europe pour subvention indirecte des entreprises. Mais ce risque existe depuis 40 ans. Ce n’était pas plus autorisé et permis il y a 40 ans qu’aujourd’hui.

Et quelle satisfaction tire l’OGBL de cet accord?
Pour nous, il était important de maintenir la tripartite pour son encadrement social : les garanties de salaires, le maintien de la Cellule de reclassement (CDR) et la préretraite, peu importe qu’elle soit solidarité ou ajustement, sachant que dans la sidérurgie c’est le plus souvent cette dernière qui a prévalu.

Pour quelle raison?
Si je suis une entreprise en difficulté, cela permet d’ajuster mon personnel plutôt que de le licencier. Je laisse partir ceux qui remplissent les conditions et je rétablis un équilibre dans ma pyramide des âges. D’une certaine manière, je dégraisse de façon socialement supportable. Avec la préretraite solidarité, quelqu’un qui part est remplacé par une embauche. Mais selon les plans du gouvernement, cette dernière va disparaître sous prétexte qu’elle n’était pas bien appliquée ou qu’elle ne donnait pas de résultats, ce que je conteste formellement.

Pourquoi?
Même si le gouvernement ne fera pas marche arrière, nous pensons que c’est une erreur, car si l’on prend l’exemple de la tripartite l’on voit que la préretraite solidarité est aussi un élément de gestion prévisionnel de l’emploi. ArcelorMittal a d’abord dit ne plus vouloir accorder de préretraites car ils ont besoin des salariés, les commandes étant reparties. Mais les salariés concernés partiront d’une façon ou d’une autre: si ce n’est pas tout de suite, ce sera dans un ou deux ans. L’idée était d’utiliser la préretraite solidarité pour préparer les départs et les remplacements, pour en faire un outil de gestion. Il a fallu du temps pour les convaincre et ils ont fini par accepter.

Le ministre du Travail a dit qu’une page se tournait. Vous partagez son avis?
Il y a bien une page qui se tourne : celle qui met fin à une restructuration de 40 ans. C’est positif quand l’entreprise nous dit que nous sommes sortis de la crise. Mais il y a des contradictions dans leur discours quand ils parlent de la concurrence chinoise, du marché saturé, du problème d’énergie. Ce qui est certain, c’est qu’au Luxembourg, il y a réembauche. Un autre aspect positif de l’accord est le chapitre sur la formation professionnelle continue, même si ça ne va pas assez loin.

Mais l’accord scelle aussi la fin de la Cellule de reclassement (CDR).
Ce que le ministre et ArcelorMittal ont sous-entendu, c’est que la CDR dans sa structure actuelle est considérée comme un pot fermé. Cela signifie que les gens qui y sont y resteront jusqu’au moment où soit ils auront retrouvé un emploi, soit ils partiront en préretraite. On ne change rien au fonctionnement tel qu’on le connaît. Par contre, plus personne n’y entrerait, puisque l’entreprise dit qu’elle ne restructure plus. Mais comme on ne sait pas comment les choses évolueront, l’accord prévoit qu’en cas de difficulté les trois partis se mettront autour de la table pour négocier des plans dans l’esprit des anciens accords «Lux». Les uns s’y retrouvent parce qu’ils disent que la CDR n’existe plus en tant que telle et nous parce qu’il y a des garanties en cas de problème.

Depuis leur entrée en vigueur, sait-on combien d’employés de la sidérurgie ont bénéficié de ces mesures?
Dans les années 70, il y avait près de 30 000 salariés et aujourd’hui il en reste 4 500. La grosse majorité de ceux qui sont partis en ont bénéficié. Il y a eu une dernière vague en 2012 quand on a négocié Lux2016 avec la fermeture de Schifflange. Il y avait plus de 900 personnes dans la cellule et il en reste 216 aujourd’hui. Il y a eu des départs en retraite et des gens qui ont trouvé du travail ailleurs.

La CDR est close en contrepartie de compensations. Lesquelles?
C’est un ensemble de choses, il n’y a pas un marchandage comme quand on négocie une convention collective. Il était important de maintenir les mesures sociales d’accompagnement. Nous avons aussi insisté pour qu’il y ait un volet investissement dans l’accord, mais il est minimaliste. ArcelorMittal s’engage à investir 35 millions par an au Luxembourg. En chiffre absolu, ça paraît énorme, mais pour une industrie comme la sidérurgie, c’est du maintien de l’outil. Si on ne le fait pas, à terme tout s’écroule. Mais il nous semblait important de l’avoir chiffré dans l’accord.

Il n’y a pas d’investissements nouveaux?
Oui et c’est aussi pour ça que l’accord porte sur une durée courte, car une entreprise qui ne fait que du maintien de l’outil ça marche un temps. Il faudra discuter d’investissements innovants. Pas seulement des investissements qui permettent des gains de productivité, il faut aussi du matériel, de nouveaux débouchés, de nouveaux produits.

Pourquoi cela n’est-il pas inclus dans l’accord?
C’est un des problèmes d’ArcelorMittal. Au niveau mondial, la recherche et développement a diminué. La structure du groupe, sa dette et sa tendance maladive à racheter tout ce qui se trouve sur le marché ne relèvent pas toujours d’une bonne gestion économique.

ArcelorMittal vient de racheter le sidérurgiste italien Ilva et cela soulève des questions.
On nous dit qu’on est en surcapacité en Europe et en même temps on investit des milliards dans un site qui a des capacités énormes. ArcelorMittal dit que si ce n’est pas lui qui rachète, ce sera quelqu’un d’autre. Ilva a eu d’énormes problèmes de pollution et il faut continuer à l’assainir. Ce rachat ne débouchera pas sur beaucoup d’embauches et on ne sait pas quelle sera la place de ce site maritime par rapport à Fos, Dunkerque et indirectement Luxembourg.

Lux2019 ouvre-t-il des perspectives d’avenir pour la sidérurgie luxembourgeoise?
C’est un des messages que j’y vois, contrairement à d’autres qui le critiquent. Dès le moment où je signe un accord, c’est que je le trouve bon, même si j’en reconnais les limites. Il y a un signal positif envoyé aux jeunes avec le recrutement d’apprentis. Et puis la sidérurgie est une industrie qu’on peut qualifier de systémique. Sans elle, il n’y a ni voitures, ni électroménager, ni construction. La croyance dans une société postindustrielle, avancée dans les années 80, était une vaste blague. C’est un des éléments expliquant l’absence de politique industrielle européenne.

Percevez-vous la fusion entre Tata et ThyssenKrupp comme une menace?
On ne réagit pas en termes de concurrence comme les patrons. Ce qui m’affecte dans les fusions, c’est l’emploi qui en pâtit. Mais je ne pense pas que cela va avoir un impact sur le Luxembourg. De façon générale, le mouvement de concentration se poursuit avec des pertes d’emplois. C’est cela qui est dommageable. Contradictoire aussi. On sait que le besoin en acier est là et on continue à fermer des sites européens tout en se plaignant de l’importation en provenance de pays tiers. C’est un effet qui a été créé par les restructurations, y compris chez ArcelorMittal. Les groupes voulaient réduire les capacités en Europe pour importer leurs propres produits, du Brésil, d’Ukraine, d’Inde… Mais ils n’avaient pas prévu que la Chine allait se trouver en surcapacité et se mettre à exporter.

Selon le patronat, les Chinois font du dumping?
Nous ne partageons pas le point de vue d’Eurofer à ce sujet (NDLR : la fédération patronale européenne de la sidérurgie). C’est faux de les attaquer sur le dumping. Ils ne vendent pas à perte. On peut certes dire qu’ils sont subventionnés, mais l’Europe aussi peut subventionner ses industries. Leurs prix sont très concurrentiels car les conditions de travail, les salaires sont mauvais. D’où des contacts entre syndicats européens et chinois pour les pousser à revendiquer. Et ça marche car les salaires évoluent assez bien en Chine.

Tout en restant inférieurs aux salaires européens…
Il faut mettre en avant les avantages que nous avons, c’est-à-dire la qualité de ce que nous produisons grâce à un environnement favorable: de bons salaires, de bonnes conditions de travail, du dialogue. C’est sur ces points qu’il faut mettre des barrières.

C’est-à-dire introduire des taxes en fonction du niveau social?
C’est une position que nous défendons. Quel est l’intérêt de l’Europe d’entrer en concurrence en collant aux lois du marché? C’est quoi d’ailleurs les lois du marché? C’est du baratin. Si l’intention est d’éliminer un concurrent en disant qu’on va produire la même chose et au même tarif au Brésil ou en Ukraine, cela ne va rien changer aux conditions de travail des Brésiliens ou des Ukrainiens.

Vous avez signé seuls la prolongation de l’ancienne convention collective qui arrivait à échéance fin 2016. Le LCGB dit qu’en refusant de la signer il a pris ses responsabilités vis-à-vis des salariés…
Ce n’est pas prendre sa responsabilité, c’est une fuite en avant. Si nous n’avions pas signé, on retombait dans le droit commun, comme le prévoit la loi. Nous avons pris notre responsabilité pour éviter de retomber dans le droit commun, tout en obtenant une série d’avantages qu’il n’y avait pas dans l’ancienne convention.

Le LCGB dit aussi qu’il a demandé l’ouverture de négociations pour la nouvelle convention.
Ils l’ont fait en dehors des délais légaux. Ensuite, ils ne peuvent pas demander des pourparlers pour une convention qu’ils n’ont pas signée. Ils peuvent être présents à partir du moment où nous lançons le débat. Après, ils peuvent juste cosigner, car ils sont minoritaires. L’OGBL ne voulait pas mélanger tripartite et convention. La tripartite était prioritaire.

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