09/05/2012 – Pour un nouveau contrat social

Jorge Leite

Spécialiste du droit du travail, le professeur portugais Jorge Leite juge que la notion de valeur travail doit avant tout porter sur la considération des salariés.

Le professeur Jorge Leite a donné le 9 mai à Luxembourg, sur invitation de l’OGBL, une conférence dont le sujet était «La valeur travail à la lumière de l’évolution du droit du travail». Universitaire et auteur de plusieurs ouvrages, il estime que la dérèglementation du droit du travail est une erreur dont les salariés sont les premières victimes. Convaincu que les reculs actuels sont passagers, il plaide pour la recherche d’un nouveau contrat social plaçant le bien-être des salariés au cœur des préoccupations.

Qu’est ce que la valeur travail, cette formule dont le monde politique use et abuse aujourd’hui pour délivrer des messages très contradictoires? Jorge Leite répond à la question avec un air volontairement malicieux: «On peut dire que c’est une question monétaire, celle du coût du travail. C’est la position des entrepreneurs. La valeur travail c’est ça, mais pas principalement: c’est avant tout la considération de la personne du travailleur.» Il entre rapidement dans le vif du sujet, à savoir que le droit du travail a considérablement modifié le perception du travail depuis le XIXe siècle, époque où il était l’objet d’un certain mépris: «Le droit a apporté la durée du temps du travail, l’hygiène, la sécurité et, plus récemment, la considération du travailleur en lui accordant le droit à une vie privée, en modifiant l’image qu’il avait de lui même.»

«Le droit du travail est au banc des accusés»

Autant de progrès désormais contestés par les chantres de la dérégulation, estimant que le droit du travail s’oppose à la valeur travail. «Je connais cette position. Elle vient de ceux qui disent que le droit du travail s’oppose au droit au travail. Ils défendent cette position sans apporter la moindre preuve de ce qu’ils avancent.» Pour autant, cet ancien professeur qui a enseigné dans les universités de Coimbra et Porto, ne s’oppose pas à l’évolution du droit : «Nous comprenons bien que dans la vie tout change et que le droit du travail doit également évoluer.» Il poursuit: «Depuis environ 25 ans, le droit du travail est au banc des accusés car il serait un obstacle à la productivité. On justifie la précarité car il serait trop difficile de licencier. Il s’agit d’un discours idéologique qui n’a pour seul but que de préparer les gens à des changements. Un bon exemple est la notion de «flexsécurité». Le but est de faire accepter la flexibilité aux travailleurs, sans pour autant leur assurer la sécurité de l’emploi.»

Selon lui, l’augmentation du chômage a non seulement des répercussions dramatiques sur celui qui perd son emploi, mais influe aussi sur les budgets des États: «Les recettes diminuent, pour la Sécurité sociale notamment, et les dépenses augmentent, du moins dans les pays qui se sentent le devoir d’indemniser les chômeurs. Il est hypocrite de rendre le droit du travail coupable de tous ces maux.»

«Le travail n’est pas une marchandise»

En ces périodes d’austérité budgétaires, Jorge Leite s’interroge: «La grande question est de savoir si l’austérité est la solution au problème?» Et il répond: «L’expérience montre le contraire. Même le FMI insiste désormais sur la nécessité de la croissance. On a tendance à demander au droit du travail de résoudre tous ces problèmes alors que c’est au droit des affaires qu’il faut le demander.»

Sur le plan international, Jorge Leite plaide pour un retour à des normes internationales du droit de travail telles que les représente l’Organisation internationale du travail (OIT). «Il faut revenir à des conditions de travail digne, notamment pour les salariés les plus fragiles», dit-il. «Avec la libéralisation et l’individualisation, ce n’est ni la valeur travail qui gagne, ni la société, ni même l’humanité.» Il rappelle les grands principes fondateurs de l’OIT et de la déclaration de Philadelphie, dont on fête ce 10 mai le 68e anniversaire: «Le travail n’est pas une marchandise et la justice sociale est une condition de la paix dans le monde.»

Le professeur de droit veut délivrer un message humaniste : «Il faut davantage d’équilibre entre l’économique et le social, deux faces d’une même pièce. Il ne faut pas que l’un exploite l’autre. Nous devons construire une société plus juste, plus respectueuse de tous, en particulier des travailleurs.»

Un droit du travail protecteur est à ses yeux essentiel. Optimiste quant à l’avenir, il n’est pas effrayé par la dérégulation actuelle: «Le sens de l’humanité est d’aller vers le progrès. Nous sommes aujourd’hui dans la recherche d’un nouveau contrat social. Il faut transmettre ce message que le travail est le plus important devoir de solidarité sociale.»

Fabien Grasser
Rédacteur en chef du journal Le Quotidien

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