07/06/2013 – Le revers de la médaille

Faut-il consulter son courriel du bureau même après les heures de travail? Thomas Hau, expert en sciences de l'information, a livré des réponses, hier soir, dans le cadre d'une conférence organisée par l'OGBL.

 

L’ordinateur, puis le smartphone et la tablette ont révolutionné le monde. Mais ces outils, aussi efficaces soient-ils, ne présentent pas que des avantages. Au contraire.

De la journaliste du journal « Le Quotidien » Christiane Kleer

Il y a à peine trois semaines, UBS Fund Services Luxembourg a décidé de délocaliser ses activités de suivi de fonds en Inde. Trente-trois salariés, hautement spécialisés en informatique, risquent de perdre leur emploi. L’OGBL parle d’une situation «inadmissible». Mais d’après Thomas Hau, expert en sciences de l’information, venu de la Sarre, ce procédé n’est pas un cas isolé. Il risquerait plutôt de devenir la règle, en tant que conséquence directe d’une informatisation globalisée et grandissante. Et ce n’est pas tout.

La notion de lieu perd son sens, lance Thomas Hau. Et celle de temps aussi.» Oui, nous sommes dans l’espace. Dans l’espace virtuel du cloud computing, de l’informatique dématérialisée. Dans le sens industriel du terme, ce processus, né sur la toile de fond de la révolution numérique, commence à faire rêver les entreprises spécialisées dans les services. «Délocaliser la comptabilité d’une entreprise allemande vers la République tchèque devient un jeu d’enfant», explique Thomas Hau, expert en sciences de l’information et conseiller de plusieurs syndicats allemands, qui a donné une conférence, hier, à l’invitation de l’OGBL.

Délocaliser en République tchèque, le fournisseur allemand de logiciels informatiques SAP l’a fait, il y a environ six ans, en transférant une partie de ses activités à Prague, où les salaires sont moins chers. Et on sait, au moins depuis le mois dernier, que la pratique existe également au Luxembourg, au royaume des services : UBS Fund Services Luxembourg a décidé fin mai de délocaliser ses activités de suivi de fonds vers l’Inde. Quelques ordinateurs et un accès au web suffisent pour passer à l’acte.

Autre exemple: le géant IBM a développé une nouvelle stratégie, basée à son tour sur le cloud computing. D’après cette vision baptisée « liquid », la société se limiterait à provisionner des infrastructures ainsi qu’une structure managériale et organisationnelle, dont la mission serait de définir des projets, de les décliner en sous-projets et de lancer des appels d’offres sur la toile. «Ces appels d’offres s’adresseront à des travailleurs free-lance dans le monde entier, qui, en plus, doivent payer pour une formation spéciale. IBM tente ainsi de s’éloigner du principe de contrat fixe», explique Thomas Hau. Selon les estimations, 30 % des emplois chez IBM seraient en jeu, soit 8 000 postes, rien qu’en Allemagne.

«Seul, le salarié ne peut pas agir»

Mais les risques de la digitalisation du monde ne se limitent pas à ce nouveau phénomène de délocalisation. Ils pénètrent également dans la vie privée des salariés. L’année dernière, la direction et la délégation du personnel du constructeur automobile Volkswagen ont trouvé un accord. L’objet : les salariés ne seraient plus obligés de répondre à des appels ou de consulter leurs courriels professionnels en dehors des heures de travail. «C’est déjà prévu dans le code du travail, mais la réalité est différente», note Thomas Hau. Selon lui, la réalité c’est surtout une hausse de la pression sur les salariés dans un marché du travail en crise. Depuis quelques années, le nombre de congés maladie a baissé en Allemagne. «Parce que les gens ont peur de perdre leur emploi. Mais 50 % des congés maladie sont dus au phénomène du burn-out», explique l’expert. Et cette évolution serait aussi liée à la disponibilité constante, matérialisée par le smartphone et le courriel. Et à des appels et courriels du chef en dehors du travail.

Alors que faire? La réponse de Thomas Hau peut d’abord intriguer. «Mon conseil pourrait être de dire que le salarié n’a pas forcément besoin de répondre à un appel ou un mail de son chef pendant les vacances. Mais alors son chef peut lui dire qu’il n’a plus forcément besoin de travailler dans son entreprise.» En effet, l’expert estime qu’il n’y a pas qu’une seule solution au problème. Mais il note surtout que «seul, le salarié ne peut pas agir». Selon lui, les syndicats doivent s’attaquer à ces nouveaux phénomènes, qu’il s’agisse des conséquences du cloud computing ou du problème de l’accessibilité permanente. En cherchant à définir des règles internationales, avec la politique, pour le premier. Et en élaborant des accords d’entreprise pour le deuxième. Il y a donc du pain sur la planche.

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